Margaret Jones-Davies: Shakespeare, le « nid de cygnes » et le rêve d’Europe

Shakespeare, le « nid de cygnes » et le rêve d’Europe

Shax brexit peeking roundShakespeare, poète national, est le plus souvent cité pour ses tirades à la gloire d’une Angleterre insulaire, forte de son indépendance. La plus célèbre, dans Richard II (1595) chante l’invulnérabilité de l’île: « Cette forteresse bâtie par la Nature pour elle-même / Contre la contagion et la main de la guerre/… Cette pierre précieuse sertie dans une mer d’argent/ Qui fait pour elle office de rempart » (II, 1, 44-48 ; trad. J.-M.Déprats) est naturellement protégée contre tout envahisseur. Et le 20 août 1940, c’est à Shakespeare que se réfère Winston Churchill pour célébrer les pilotes de la Bataille d’Angleterre en empruntant au vainqueur d’Azincourt, le roi Henry V, de mémorables accents patriotiques (Henry V, (1599), IV, 3, 59).

Virgile, dans sa première églogue,  décrivait la Bretagne comme un espace lointain, séparé du reste du monde – image dont la Renaissance anglaise ne voulut garder, dans une devise, que l’aspect positif : « Orbis Britannicus divisus ab orbe ».

Le rapport à l’Europe ne peut alors qu’être ambivalent. Dans une gravure de 1577, la reine Elisabeth Ière est représentée au gouvernail d’un navire nommé Europe. L’Europe pour l’Angleterre de cette période est synonyme d’empire, et seul un rôle prépondérant dans cet empire est envisageable. Lorsque le roi Jacques VI d’Ecosse monte sur le trône d’Angleterre en 1603, lorsque meurt la Reine Vierge sans héritier direct, les deux royaumes d’Ecosse et d’Angleterre se nomment désormais « Grande Bretagne » et le nouveau roi renoue avec le rêve d’empire d’Elisabeth. Mais sa motivation est différente. Il veut mettre un terme aux guerres de religion qui ensanglantent son royaume et l’Europe. Et comme après la deuxième guerre mondiale, on se met à rêver à un vaste espace où la guerre serait impossible. Pour Jacques le modèle est l’empire romain d’Auguste et sa pax romana.  Shakespeare a trente-neuf ans : il devient le chantre de cette Bretagne unifiée qui redonne vie au rêve d’empire.  Dans une pièce de 1609,  Shakespeare met en scène un roi breton oublié, Cymbeline, et ressuscite l’ancienne Bretagne unifiée d’avant les invasions anglo-saxonnes  qui avaient repoussé les populations celtes au nord et à l’ouest. Cymbeline, contemporain du Christ,  élevé à la cour d’Auguste, a une double culture. Mais doit-il pour autant payer le tribut à César ?

Le débat est ouvert. D’un côté, « La Bretagne est un monde en soi, et nous ne paierons plus rien pour arborer le nez qui est le nôtre ». De l’autre :

 La Bretagne accapare-t-elle tout le soleil qui brille ? Jours, nuits

N’existent-ils qu’en Bretagne ? Au volume du monde,

Notre Bretagne paraît appartenir, mais sans faire corps avec lui ;

Dans un grand lac, un nid de cygnes : je t’en prie, songe

Qu’il y a des vivants hors de Bretagne.

(Cymbeline, III, 1, 12-14 ; III, 4, 134-138. Trad. J.-M.Déprats)

Dans la ville natale de Shakespeare, la rivière Avon abrite de nombreux nids de cygnes- image douce et paisible de la place que Shakespeare voulait donner désormais à son pays dans un espace plus vaste. La « mer d’argent » qui servait de rempart dans Richard II est devenue un « grand lac », un empire que les bretons et les romains partageaient dans un respect commun, une fois les batailles gagnées ou perdues. Certains personnages appartenant aux deux cultures portent chacun deux noms, l’un breton, l’autre romain. La pièce se réfère à une certaine Euriphile, dont le nom signifie « amour d’Europe ». Le tyran Cymbeline, bien que vainqueur des Romains,en appliquant la devise du Christ « rendez à César ce qui est à César »-finira par  payer le tribut pour que la paix s’installe durablement dans le « grand lac » désormais paisible de l’empire.

En 1993, peu après la signature du traité de Maastricht (1992), un critique anglais, Robert Smallwood, avait relié, non sans humour,  Cymbeline et les débats de l’époque.[1] Comment Shakespeare aurait-il voté lors du référendum sur le Brexit ? Quoiqu’il en soit, on lit dans son œuvre une évolution  conséquente à un désir de mettre fin aux guerres de religion qui lui permet d’imaginer une nouvelle géographie européenne. Et loin de minimiser la place de son île native dans un monde plus vaste,  il lui laisse sa spécificité –quoi de plus « anglais » en effet  que cette image d’un nid de cygnes  pour dire tout l’amour qu’il porte à son pays ?


Margaret Jones-Davies, Maître de conférences honoraire à l’Université de Paris-Sorbonne, auteur de la notice de Cymbeline, in Shakespeare, Oeuvres complètes,Bibliothèque de La Pléiade, vol III, 2016.

[1] Actes de la Société Française Shakespeare, Les Belles Lettres, 1994, p.97-113.

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